Appel pour un Observatoire des suicides et des crises suicidaires
Ce texte a été publié dans Libération le 23 mai 2011
Appel des « 44 »
Pour la création
d’un observatoire des suicides
130 000 tentatives et plus de 11 000 morts par an, un record et un drame ! Le taux de suicides en France est aujourd’hui l’un des plus élevés de l’Union européenne. Confrontée à des crises suicidaires, l’opinion s’émeut et le gouvernement compatit mais tous semblent impuissants à imaginer que l’on puisse inverser la tendance.
Alors qu’en 1993, le Conseil économique et social recommandait déjà de traiter le suicide comme grande cause de santé publique et de se doter d’outils d’observation, d’autres pays y sont arrivés avec succès comme la Suède et la Grande-Bretagne.
La question lancinante du suicide est devenue incontournable dans le débat public. Elle touche les seniors, les jeunes, les familles mais aussi les entreprises, le monde agricole, les ministères, les services publics (police, pénitentiaire, hôpitaux…). Le pire serait de continuer à discuter de cette question dramatique sans que rien ne se fasse et qu’au bout du compte un suicide puisse devenir banal voire acceptable.
Voilà pourquoi au mois d’avril 2011, Technologia, un cabinet spécialisé dans la prévention des risques professionnels, interpelait le ministre du Travail et de la Santé en réclamant à son tour la création d’un observatoire des suicides en France. Dans le Monde du 29 avril, sept praticiens et chercheurs appuyaient cette demande.
La France, en effet, ne pourra mener des politiques de prévention efficaces qu’en se dotant enfin d’un instrument de connaissance et d’aide à la décision des pouvoirs publics, un « Observatoire des suicides et des conduites suicidaires ». Cette initiative permettra de fédérer des acteurs professionnels et associatifs tant sur le champ de la santé publique, le champ du social que celui du travail.
1 – L’Observatoire des suicides doit être doté de moyens propres lui permettant de mener des études épidémiologiques et cliniques, prenant en compte, par exemple, l’effet de certains événements de société comme la crise qui nous frappe depuis 2008. Ces études faciliteront la connaissance des populations les plus exposées, leurs caractéristiques, leurs lieux de vie et leurs conditions de travail (ou de chômage) et l’évolution dans le temps du taux de suicide.
Cet observatoire, doté de moyens d’analyse, de synthèse et de publications doit permettre à l’opinion et à l’ensemble des acteurs sociaux de notre pays d’appréhender la dimension multifactorielle des suicides et notamment celle liée aux situations de travail dégradées. Elle favorisera de cette manière la connaissance des nouvelles formes d’expression cliniques et sociétales en relation avec les évolutions des organisations du travail.
Il doit pouvoir s’appuyer sur les travaux des centres référents et représentatifs de la diversité territoriale (les services de médecine légale en cas de décès ; les services d’urgence psychiatriques en ce qui concerne les tentatives de suicides. Mais aussi les services de santé au travail qui sont en première ligne en cas de suicide en milieu professionnel).
2 – L’Observatoire des suicides doit être pluridisciplinaire, associant des praticiens hospitaliers en psychiatrie et médecine légale, des médecins, des médecins du travail, des psychologues, des sociologues et des chercheurs en sciences sociales. Il doit être ouvert aux représentants d’associations impliquées dans la prévention des suicides.
Ce brassage des intelligences est le pendant de la mise en commun des données disponibles et du partage des bonnes pratiques. Ce recueil offrira par exemple la possibilité d’analyses croisées et anonymes (selon les recommandations de la Cnil) du contenu des dossiers de police ou de gendarmerie, ceux de médecine légale, notamment les recherches toxicologiques, ainsi que les antécédents médicaux (pathologies, hospitalisations, traitements médicaux) conservés par l’Assurance maladie et les caisses de prévoyance.
Pour les tentatives de suicides, il s’agira aussi de bien connaître les facteurs de risques associés à tels gestes et d’analyser les modalités de prise en charge pour mieux prévenir la répétition des passages à l’acte.
3 – L’Observatoire des suicides doit être reconnu et indépendant. Afin de garantir sa pluridisciplinarité, son indépendance et sa capacité à éclairer les politiques publiques, l’Observatoire pourrait alimenter les réflexions d’une mission interministérielle à l’instar de celle chargée de lutter contre la drogue et la toxicomanie (MILDT).
4 – L’Observatoire des suicides doit promouvoir une meilleure prévention par la connaissance des phénomènes suicidaires et la conduite d’investigations ciblées qui permettront de sauver des vies, aujourd’hui enfermées dans le désespoir. Il permettra également de formaliser des réseaux d’alertes et de prises en charge à tous les niveaux curatifs et préventifs.
Nous en sommes convaincus, « l’Observatoire des suicides et des conduites suicidaires » sera l’un des instruments favorisant la sortie de cette période de transition douloureuse que connaît actuellement notre pays. A l’heure du bilan des politiques développées en matière sociale, nous appelons à la création de cet Observatoire. La France doit se donner les moyens de relever le défi des suicides.
Appel pour un Observatoire des suicides (ensemble des signataires)